Apprendre, c'est un acte de pouvoir
Dans un monde saturé d'outils numériques pour "accélérer" la montée en compétences - IA générative, dashboards de suivi, plateformes LMS - une question essentielle se pose : qu'entend-on vraiment par "technologie de l'apprentissage" ?
Derrière cette expression, souvent associée à des dispositifs numériques, se cache en réalité un enjeu plus profond : celui de la manière dont l'apprentissage est encadré, distribué, légitimé - et donc du pouvoir qu'il façonne.
Revenir à une définition plus large de la "technique"
Le mot "technologie" est aujourd'hui souvent confondu avec "digital". Pourtant, son étymologie grecque (technê) renvoie à l'art, au métier, à la mise en œuvre habile de moyens en vue d'une fin. Dans cette perspective, une technique d'apprentissage peut être un rituel, une carte mentale, une narration bien conduite, un cercle de discussion ou une improvisation collective.
Des chercheurs comme Edward de Bono (pensée latérale, six chapeaux de la réflexion) ou Mitchel Resnick (Scratch, Lifelong Kindergarten – MIT) ont proposé des techniques profondément transformatrices… sans dépendre de technologies coûteuses.
Techniques d'apprentissage et pouvoir : 4 clés de lecture
1. Définir comment on apprend, c'est exercer un pouvoir symbolique
Celui qui détermine ce qu'il faut apprendre, comment et par quels moyens, définit aussi ce qui est légitime dans l'organisation. Le choix d'un outil, la reconnaissance d'un format ou d'un référentiel conditionnent les trajectoires, les statuts, les possibilités d'évolution.
LMS ou cercle de lecture ? Serious game ou partage d'expériences ? Le choix n'est jamais neutre. Il trace des lignes de pouvoir.
2. Élargir la notion de technique, c'est redistribuer le pouvoir
Lorsque l'on reconnaît que l'apprentissage peut émerger de techniques informelles, relationnelles ou créatives, on ouvre l'espace à de nouvelles figures de leadership : facilitateurs, pairs, mentors, conteurs…
Une organisation qui autorise, voire encourage, ce type d'initiatives soutient une culture de l'autonomie, de l'engagement et du vivant.
3. Les outils numériques peuvent asservir ou libérer
Un outil n'est jamais neutre. Il peut être un levier d'émancipation ou un instrument de normalisation. Tout dépend du cadre dans lequel il est utilisé, de l'intention, de la gouvernance, de l'éthique du design.
Un tableau blanc collaboratif peut favoriser la créativité partagée - ou devenir un outil de micro-surveillance si son usage est détourné.
4. Les "techniques douces" ouvrent la voie à un pouvoir relationnel
Cercles d'écoute, rituels de démarrage de réunion, théâtre forum, récit partagé… Ces gestes, souvent discrets, sont des technologies de la reliance. Elles permettent à des leaders invisibles de faire émerger des communautés apprenantes, des alliances transversales, de la cohérence.
Dans ces espaces, le pouvoir ne s'impose pas. Il se propose.
Conclusion : un enjeu culturel, politique, organisationnel
La manière dont nous pensons les technologies de l'apprentissage reflète la manière dont nous pensons le pouvoir, l'autonomie et la transformation.
Reconnaitre les techniques d'apprentissage vivantes permet de sortir du fantasme de la solution technique pour entrer dans une écologie de la transmission.
C'est aussi une manière de repolitiser l'acte d'apprendre : qui décide ? pour quoi ? dans quel monde voulons-nous que cela produise des effets ?
Et si, en revalorisant ces techniques immatérielles, nous recréions des lieux de puissance collective ?